Note du Webmestre: En attendant les Choralies 2010 voici une republication du témoignage de notre ami Nicolas qui, début août 2007 comme une partie des choristes a participé aux Choralies à Vaison la romaine. Nicolas a bien voulu sortir de l’anonymat pour nous offrir son témoignage.
» LesChoralies, les Choralies, c’est parti, les Choralies » ! Lancinant, ce refrain hante tous les Choralistes (car c’est ainsi qu’il est convenu de les appeler) des semaines après les Choralies 2007. Déroutant, ce refrain est celui qui m’a accueilli le jour de mon arrivée à Vaison-la-Romaine, au théâtre antique. Lancinant, déroutant. Oui. Car voilà, un passage par les Choralies ne laisse pas indemne. Mais alors, comment expliquer au profane l’expérience vécue ?
Vous avez dit profane ? Oui, car aller aux Choralies, c’est un peu comme entrer dans les ordres, voire entamer une retraite au cours de laquelle notre dieu est musique, une retraite où les cordes vocales vibrent à l’unisson, vieilles cordes rouillées par le poids des années mais toujours gaillardes, cordes nodulées mais guéries par le pouvoir thaumaturgique de 5000 choristes , jeunes cordes tendues comme des arcs, prêtes à décocher un chant africain, cordes aguerries par des années de chant choral, s’élevant, pures, dans l’azur de Provence, Cordes-sur-Ciel, cordes-chrysalides qui n’osent encore prendre leur envol, cordes de chefs qui auraient pu nous renvoyer dans les nôtres, cordes-caméléons qui font de nous des sopranos, des basses, des ténors.
Mais d’ailleurs, nous, qui sommes-nous ? Des chairs. Des chairs qui entourent ces cordes, des chairs qui les ont façonnées, des chairs partageant une même dévotion au dieu musique. Chairs américaines (ah, les Utah Singers), chairs belges, chairs argentines, chairs danoises. Chairs blanches, chairs noires (ah, le Chœur de Kinshasa), mais partout, les mêmes cordes mues par le même désir de chanter.
C’est donc Incognito que je me suis rendu à Vaison-la-Romaine, un jour de début août, accompagné de 22 autres personnes, débarquées là, aussi anonymement que moi. Car voilà, notre as de chœur avait lancé le pari fou de réunir une petite trentaine de cordes vocales, histoire qu’elles viennent se frotter à d’autres, sous d’autres tropiques. Pari gagné, voilà donc un défi qui était à notre portée, mieux, dans nos cordes. Nous étions là, arrivés tant en voiture qu’en bus, accueillis par d’autres cordes. Et quelle ambiance ! Tous sous la tente, à rigoler à s’en péter les cordes vocales chaque soir, pour se retrouver dès potron-minet sur la corde raide, cordes vocales raidies par le frimas provençal et fatiguées d’avoir trop ri. Mais chut, notre as de chœur ne doit pas le savoir. Et notre joyeuse cordée a dû préparer son concert. Petites répet improvisées et pas trop accordées, et puis la grande, la vraie répet. Premier de cordée, notre as de chœur avait ouvert la voix. Et il n’était pas l’heure de dévisser, car, notre Everest, c’était notre concert du dimanche. Bien sûr, nous étions tous un peu tendus. Vous rendez-vous compte, un vrai concert, dans une vraie Eglise, avec des vraies gens, qui venaient nous écouter, cordes au placard. On avait la clé – de sol – ce concert était à notre portée. » N’essayez pas de trouver la note bleue, vous êtes motivés et à cordes vaillantes, rien d’impossible « , nous avait dit notre as de chœur, qui avait su faire jouer la corde sensible. Evènement paroxystique de mon séjour choraliste, j’ai accordé une très bonne note à notre concert.
Outre ce moment unique, nous pouvions, pour notre plus grand plaisir, sacrifier nos cordes sur l’autel de la musique en participant à divers ateliers, très variés. J’avais décidé de prendre part à de la musique traditionnelle occitane, quand d’autres Incognitos adhéraient à Nougaro ou au chant grégorien. Ah l’Occitanie, les cordes d’antan vibraient d’émotion, les vieux souvenirs de veillées étaient ravivés par les cordes fraîches de notre chef Justin, délicat recueilleur de souvenirs enfouis, déceleur de cordes en voix ( !) d’extinction, raviveur de cordes alanguies d’avoir trop attendu. Merci pour ces moments d’émotion.
Mais ce n’était pas tout. Nos cordes pouvaient aussi se frotter à d’autres, cordas incognitas. Voilà donc que, après les repas de midi, des cordes aguerries nous proposaient de nous en donner à chœur joie, entre djeuns. Elijah rock, shout shout, nous a demandé Adélaïde Stroesser. Puisqu’aller aux Choralies, c’était un peu comme entrer dans les ordres, Mathieu Septier nous a suggéré d’aller Down to the river to pray. Berimbau, berimbau ! ont rugi les cordes argentines de Nestor Zadoff tandis que Javier Busto me faisait croire, à en juger la puissance de ses cordes, que tous les Basques avaient une particularité génétique qui leur donnait 4,5,6 cordes vocales. Quant au général à vendre, de Françis Blanche, il réclamait à cordes et à cris que l’on écoute sa mélopée, si joliment arrangée par Norbert Ott.
Et puis le soir, aussi, on remettait ça, sur la place Montfort. Fallait alors voir Luc Guilloré, toutes cordes dehors, entamer des chants marins. A l’abooooordage ! Avec Luc, les cordages n’avaient qu’à bien se tenir.
Ah, j’oubliais, le temps fort de ces Choralies le moment orgasmique, la jouissance suprême, , renouvelé chaque soir, ce corps à cordes unique et puissant : les grands spectacles au théâtre antique. Scènes d’hystéries collectives lorsque Roxor s’en donnait à cordes joies, à gosier déployé, à mimiques sidérantes. Et puis, avant d’écouter religieusement les plus grandes cordes se mettre à nu pour nous, nous étions aussi conviés à chanter. Une entente cordale, en quelque sorte, une Organisation des Cordes Unies. Ca swingue, ça polyphone ça vibre à tout crin, tels des archers sur des violons ou des contrebasses. Bref, on a donné toutes nos cordes, on s’est jetés à cordes perdues dans la musique. Jusqu’à la prochaine fois. En attendant, mes cordes rejoignent en cette rentrée le chemin de la chorale. Incognito, je rentre dans le rang mais, chaque lundi, dans la salle 13 d’un sous-sol parisien du 15e arrondissement, loin sous la pollution et le bruit, des cordes rebelles se font entendre. Pour un bonheur partagé.
Nicolas Teindas
Chorale Incognito
24 septembre 2007
